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L’immobile élan du monde

Là-haut au delà de 5000 métres , rien ne bouge  et tout respire.

Les nuages dérivent lentement,

effleurant les crêtes comme des pensées distraites.

Le vent se glisse dans les drapeaux de prière,

les fait danser un instant,

puis les abandonne à leur silence coloré.

 

Le soleil, immense et patient,

s’attarde sur les arêtes,

caresse les glaciers d’un éclat d’ambre,

et les rend vivants  presque humains.

Les montagnes, elles, ne disent rien.

Elles écoutent.

Depuis des millénaires, elles recueillent

le murmure des hommes,

le souffle des bêtes,

et la rumeur du vent qui ne vieillit jamais

 

La lumière, seule mémoire

 

Au-dessus du Khumbu, la lumière règne sans partage.

Elle ne vient pas d’en haut, elle émane de tout.

Des neiges, des pierres, du vent lui-même.

Elle se faufile dans les failles,

descend dans les vallées,

et, au matin, s’allume dans les yeux des hommes.

 

Dans cette clarté, le monde paraît lavé de ses douleurs.

Les ombres y sont franches, les contours essentiels.

Tout devient simple,

comme si la montagne, lasse de nos détours,

avait décidé de ne plus rien dire

que l’évidence de sa beauté.

 

L’éternité des choses muettes

 

Le soir approche sans couleur,

se glissant dans le relief comme une respiration lente.

Les sommets au delà de 8000 mètres  de l'Everest, du Lhoste ou du Nupse s’effacent, les vallées s’endorment.

Les prières gravées sur les pierres s’assombrissent,

et la terre, apaisée, referme les yeux.

 

Rien ne rompt ce silence 

ni cloche, ni cri, ni souffle.

Le monde semble rentrer en lui-même.

Les montagnes ne s’éteignent pas :

elles s’intériorisent.

Elles se replient dans une lumière sans ombre,

dans cette éternité tranquille

où la matière touche à l’esprit.

 

Le regard du vent

Alors, il ne reste que le vent.

Il descend des cols du Renjo La ou du Cho La monte des vallées,

traverse les âmes comme les nuages.

Il connaît les sentiers mieux que quiconque,

il a vu passer les caravanes,

entendu les prières,

et emporté, dans sa course,

les paroles que personne ne dira plus.

 

Le vent est le dernier habitant du Khumbu.

Il veille, il récite, il efface.

Il tient le monde en équilibre 

léger, insaisissable, infini.

 

Le silence du ciel

 

Et quand tout s’éteint,

quand la nuit prend la vallée dans ses bras,

le ciel s’ouvre 

noir, profond, plein d’étoiles comme d’yeux éveillés.

Les constellations veillent sur les glaciers,

le temps s’arrête,

et la terre semble flotter,

dans une paix ancienne comme la première aurore.

 

Alors le Khumbu se confond avec le ciel.

Il n’y a plus de haut, plus de bas,

plus de route ni de retour.

Seulement ce battement immense,

ce souffle sans fin

où l’univers se contemple lui-même 

immobile, parfait,

dans le silence du monde.