Marcher à plus de 5000m d'altitude comme nous le faisons depuis quelques jours est une expérience intense, à la fois magnifique et éprouvante pour le corps et l'esprit. Une sorte de compromis constant entre lutter contre la fatigue physique et s'imprégner de la majesté des paysages qui nous entourent.
Marcher à ces très hautes altitudes provoque une sorte de distorsion temporelle: le temps semble à la fois passer très lentement à cause de l'effort physique et à la fois défiler trop rapidement lorsqu'on est émerveillé par le paysage.
De moraines spectaculaires en glaciers immenses, comme celui qui borde l'Everest, de très hauts cols comme le Renjo La (5417m), le Cho La (5420m), le Kongma La (5535m) tous franchis en quelques jours, en géants de l'Himalaya (Nupse, Lhotse, Ama Dablam, Everest) que nous approchons tour à tour, à chaque fois l'horizon semble se projeter à l'infini. De plus, l'air si pur ici, donne une sensation de clarté visuelle qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
Bien souvent, on ne sait plus depuis combien d’heures l'on marche.
Ici, le temps ne coule pas, il respire.
Tout est lent, suspendu, dilaté par le froid et l’altitude. Chaque pas est une négociation entre la volonté et le corps. On se découvre pesant, minuscule, presque animal.
L’air est si rare qu'il faut le goûter comme un mets délicat. Il brûle à l’entrée des poumons,
rappellant à chaque instant que l'on vit à crédit. L'existence ici se mesure en souffles. Les pierres, le vent, la neige, la glace, tout ici semble connaître une langue plus ancienne que la nôtre. Pensant venir chercher un sommet, on y trouve un miroir. Ce que l'on croit escalader dehors, on le gravit en dedans. A chaque pas, se découvrir vulnérable, mais une vulnérabilité qui a la pureté du cristal. Qui nous relie à tout ce qui vit, à la poussière, à la lumière, à ce silence immense où rien ne manque. On ne monte pas pour voir plus loin, on monte pour se taire plus haut.
Là où le bruit du monde ne peut plus nous suivre, où il ne reste que la pulsation lente du cœur, comme un tambour obstiné de la vie.
Le ciel paraît proche, presque palpable, comme si on pouvait le frôler du bout des doigts. Le sol craque sous les pas, la neige crisse, le vent gifle les joues brûlées par le froid.l
Chaque respiration est un effort, mais aussi une victoire discrète : être encore là, debout, à cette hauteur. Penser à ceux restés en bas,
aux voix, aux visages, à la douceur du monde habité. Ici, à plus de 5000m d'altitude, tout paraît irréel, comme si l'on avait quitté le domaine des hommes. Marcher ici n’est pas un trajet, c’est une transformation lente, une lente épuration de soi-même. Sans chercher à conquérir la montagne, simplement se laisser traverser par elle.














