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Le visage du monde


Au matin, le Khumbu se réveille dans un murmure. Après l'agitation de Namche Bazar, les chemins vers Thame (3820 mètres)et Lumde (4368 mètres) puis Gokyo (4790 mètres) laissent place au vivant. 

Les glaciers craquent comme des os anciens,

les torrents dévalent les pentes avec la fureur d’une prière,

et le vent, venu du Tibet, s’invite dans chaque fissure de la montagne.

La lumière naît lentement, glisse sur les arêtes,

et allume les sommets d’un feu d’or et de glace.

 

Tout est mouvement, et pourtant tout semble immobile.

Les montagnes, figées dans leur éternité,

semblent méditer depuis mille vies.

Ici le temps ne passe pas , il s’approfondit.

 

Le voyageur, face à tant d’immensité, se fait minuscule,

comme une pensée fragile dans le crâne du monde.

 

 

 

L’Ama Dablam règne sur la vallée,

montagne maternelle, belle et sévère,

qui veille sur les hommes comme une déesse sans sourire.

Et plus haut, invisible dans son orgueil,

l’Everest dresse sa couronne de glace.

Il ne se montre pas et réclame le silence.

 

La respiration de la terre

Dans les vallées, l’air pulse comme un cœur.

Chaque rafale de vent transporte une poussière d’éternité.

Les moraines respirent,

les glaciers avancent imperceptiblement,

et les pierres conservent la mémoire des pas anciens.

 

Le Khumbu n’est pas seulement un paysage,

c’est une respiration cosmique.

La terre et le ciel s’y confondent,

le minéral se fait spirituel,

et la matière s’élève en prière.

Celui qui marche ici ne chemine pas vers un sommet,

mais vers une clarté intérieure 

l’acceptation de tout ce qui échappe,

de tout ce qui demeure.

 

Le royaume du haut silence

À ces altitudes, la parole devient inutile.

Chaque son se brise contre la montagne.

Le silence n’est pas absence , il est présence pure.

 

Nous l’entendons battre entre deux rafales,

vibrer dans le bleu du ciel au sommet des 3 cols ( Renjo La, Cho La, Kongma La au dela des 5300 mètres)

respirer dans le regard calme et lointain d’un ami Sherpa.

 

Ce silence-là enseigne.

Il dépouille l’homme de son vacarme,

lui retire la vanité de ses conquêtes,

et lui rend le sens du sacré.

Le marcheur découvre qu’il n’est rien,

et c’est cette nudité qui le sauve.

 

L’ombre et la lumière

Le Khumbu est un pays d’oppositions :

la glace et le feu, le vert et le blanc,

la vie qui s’accroche et la mort qui guette.

Le soleil y brûle le jour, le froid y mord la nuit.

Mais entre les deux, dans cette brèche fragile qu’est le crépuscule,

le monde semble suspendu 

comme si la lumière hésitait à quitter la terre.

 

Dans ces instants, la montagne parle. Elle ne dit rien, mais tout s’éclaire.

L’ombre se fait douce, la pierre devient chair,

et le cœur comprend ce que la raison ignore.

Il y a dans la beauté du Khumbu

quelque chose de trop vaste pour être décrit,

trop simple pour être compris.

 

Le sanctuaire du monde

Au fond, le Khumbu n’est pas un lieu où l’on va.

C’est un lieu qui vous traverse.

Il vous dépouille, vous polit, vous allège,

comme la rivière use les pierres de son lit.

 

Le voyageur repartira vers la plaine,

mais la montagne restera en lui 

ce grand silence,

cette paix nue,

cette lumière qui ne dit rien mais éclaire tout.

 

Le  Khumbu est un sanctuaire sans murs.

Un temple d’altitude où chaque rocher est un autel,

chaque souffle, une prière,

chaque pas, un acte d’humilité.

 

Et quand le vent se lève,

nous croyons  entendre le monde murmurer encore...tout est passage, tout est sacré.